André Adorjan et le Clos d'Olive

André ADORJAN – (1883 – 1966) ou plutôt Andor Adorján Lakenbacher (raccourci en Adorján en 1915) car tel est le nom inscrit sur les registres de l’État-Civil de Hongrie le jour de sa naissance, le 27 mai 1883(1) dans la ville de Szombathely, à l’époque ville au milieu de la monarchie austro-hongroise (jusqu’en 1918), à la frontière entre les deux pays, côté Hongrois. Szombathely était connue également sous le nom de Sabaria, chef-lieu du Comitat de Vas (ou Transdanubie occidentale).

Andor naît dans une famille israélite, descendants de l’important communauté juive de Lakenbacher, ville importante située juste en face de Szombathely mais côté autrichien. Son père Philippe (Fülöp) portait le patronyme de cette ville, sa mère s’appelait Maria (ou Malvin) Singer.

Il fait des études de droit et de philosophie à Budapest et plus tard à Paris. Entre 1900 et 1905, il étudie à la Sorbonne, à l'École des Hautes Études Sociales de Paris et à l'École de Journalisme de Paris. D’abord correspondant à Paris et dans les Balkans du journal hongrois « Pesti Napló », il en devint en 1905 un associé interne(2).

Il retourne à Budapest en 1908 et amène avec lui une jeune française rencontrée à Paris, Gabrielle Henriette Cocardon, avec qui il se marie le 1er septembre 1908 à Terézváros, un district de Budapest. Il travaille dans cette ville et dans les Balkans comme correspondant de guerre pendant le conflit de 1914-1918 pour plusieurs journaux hongroises. En parallèle il rédige et publie des livres tels que :

• Notes d'un correspondant de guerre (Békéscsaba, 1913)
• Anecdotes, cas heureux sur de grands hommes (Endre Nagy, Kornél Tábori, Budapest, 1913)
• Le siècle rococo (Budapest, 1914)
• Impérial I à II. (Budapest, 1914-1915)
• Les joyeuses affaires d’écrivains et de gribouillis. (Avec Kornél Tábori, Budapest, 1915)
• Sous des montagnes enneigées, sur des routes ensanglantées. Mon journal de guerre sur les Balkans (Budapest, 1917)

Il publie une brochure intitulée Finlande, rempart de l'Europe en 1940 (Editions Denoël) et dirige après la guerre les Éditions du Bateau ivre, dont le siège se trouve 5, rue Alphonse-de-Neuville à Paris 17ème.

La Finlande (André Adorjan)
Les Gars de la rue Paul

Adorjan est également spécialiste de l’histoire de la fin de l’Ancien Régime et le début de l’ère Napoléonienne en France. Il écrit en hongrois « La Grande Révolution française et Napoléon Ier-III » (Avec Pál Kéry, Bela Kiss, Budapest, 1911). Il est particulièrement fasciné par l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, et n’hésite pas à prendre la plume pour réfuter une thèse qui voulait que cet auteur se soit suicidé avec un pistolet(3). Il n’est pas impossible que cette fascination pour Rousseau l’amène à s’installer en 1929 dans la Vallée de Montmorency, plus particulièrement à Eaubonne dans une propriété chargé de souvenirs du philosophe (voir infra).

Après la guerre, couple revient s’installer définitivement à Paris en 1919 où Andor (qui se fait appelé désormais André) entretient une agence de presse, et continue son travail de journaliste, notamment pour les Messageries Parisiennes. A cela il ajoute un travail de traducteur, notamment de son ami et correspondant de guerre Ferenc Molnár (François Molnar), 1878 – 1952, dont il adapte le théâtre : Liliom (en collaboration avec la comtesse de Comminges, 1923), Le Cygne (avec P. La Mazière, 1926), Jeu au château (avec Léopold Marchand, 1928), La Fée (avec Jean de Letraz, 1940), et surtout en 1937 le livre qui a rendu Molnar célèbre : « Les gars de la rue Paul. » qu’il traduit en français. Ce livre sera d’ailleurs adapté au cinéma (en hongrois) en 1969 par Zoltán Fábri, et projeté en France sous le titre « Les Garçons de la rue Paul ». Il a traduit plusieurs œuvres de Balzac et de Jules Verne en hongrois.

Le Parc Marcuard et le Clos de l’Olive à Eaubonne

le Parc Marcuard

En 1929 Adorjan et son épouse achètent à Eaubonne ce qu’on appelle « Le Parc Marcuard » d’après son précédent propriétaire Jules Frédéric Marcuard, banquier suisse qui acquiert cet enclos de l’Olive(4) dont l’étendue de part et d’autre de la rue Cristino Garcia (rue Henri Mirabaud à l’époque d’Adorjan), est limitée au début du XXème siècle par la rue Marcuard à l’est, par les rues Jeanne Robillon et Henri-Barbusse au sud, et l’avenue de Matlock à l’ouest. Au nord, la propriété s’arrête aux maisons et à l’église Sainte-Mairie qui longent la rue Gabriel-Péri.

Le château actuel du Clos de l’Olive aurait été édifié entre 1780 et 1784, par Jean Simon Gallien, bourgeois de Paris, orfèvre de la Reine. Il passe ensuite dans les mains du Régent de la Banque de France Jean Charles Davillier (qui l’occupe de 1798 à 1846), sa fille Joséphine, et enfin sa petite-fille Hélène qui épouse Jules-Frédéric Marcuard, lui aussi banquier. La propriété est transmise ensuite à leur fille Hélène et son épouse Guy de Pourtalès, qui le vendent à Adorjan(5).

Adorjan serait-il attiré par l’association de ce fief avec l’histoire de son héro Jean-Jacques Rousseau ? En effet, le poète venait souvent de Montmorency rendre visite à Sophie d’Houdetot(6) L’emplacement de la maison d’Eaubonne de celle-ci (1757 à 1761) se trouvait à quelques mètres au nord du château de l’Olive, de l’autre côté de la rue Gabriel-Péri, dans une parcelle rattachée au Clos en 1900.

Après l’achat, Adorjan cède tout ce qui est à l’est de la rue Cristina-Garcia à la Ville, qui s’en servira plus tard pour créer de nouvelles voies(7). La famille Marcuard laissera son nom à une rue d’Eaubonne, et à une salle de cinéma dont se souviennent encore beaucoup d’Eaubonnais.

Le couple Adorjan / Cocardon élit domicile 11bis rue Henri-Mirabaud (devenue rue Cristino-Garcia), c’est-à-dire l’adresse du château. Habitent avec eux Simone Gosselin et son fils - cousine et neveu de son épouse- , et leur bonne hongroise Angèle Herberger.

Autour du château s’étale un joli parc, avec des parcours boisés qui s’étendent jusqu’à la route de Montlignon. Cette propriété contient également la grange du château et son orangerie(8). Vous pouvez voir sur le plan d’Eaubonne de 1928 que très peu de maisons existaient dans cet enclos. C’est Adorjan qui se charge d’un début de lotissement : 8 lots sont constitués sur les rues Cristina Garcia et Jeanne-Robillon, dont les constructions existent encore. Entre autres, il vend en 1931 l'ancien Orangerie du château au peintre Félix-Pol Jobbé-Duval qui y installe son atelier.

Entre 1940 et 1944, lorsqu'Eaubonne est occupée par les nazis. Adorjan, considéré comme juif étranger, se réfugie à Figeac dans le Lot, dans le quartier de Lascombes près de la gare(9).

Mais le château s’avère difficile d’entretien, et devient progressivement inhabitable. Le couple décide alors de construire une maison neuve au numéro 5 de la rue Jeanne-Robillon (devenue plus tard le commissariat d’Eaubonne) et abandonne le château qui tombe quasiment en ruine au début des années 1960.

En 1971 il sera acheté par la Ville(10) et transformé en Maison des Arts en 1975, devenue École de Musique en 1986 puis Conservatoire à Rayonnement Communal (CRC).

En 1966 Andé Adorjan décède à Eaubonne le 15 mars, il est enterré au cimetière communal. Sa veuve fait don à la Ville de ce qui reste du parc du château d’une superficie de 2 285 m2 (qui relie le CRC à la rue Jeanne-Robillon), connu aujourd’hui comme le square du Clos de l’Olive. Ce terrain devait initialement servir pour la construction d’une Maison des Jeunes, mais le projet fut ensuite abandonné(11).

Sa veuve, Gabrielle Cocardon, habitera toujours au 5 rue Jeanne-Robillon jusqu’à son décès le 17 août 1979. Cette maison a été démolie fin 2019 pour faire place à un nouveau programme immobilier. Le couple se repose dans une concession perpétuelle au cimetière d'Eaubonne(12)

Notes

(1) Le jour même du couronnement du Tsar Alexandre III de Russie

(2) Ce quotidien sera un journal hongrois de référence jusqu’en 1939, année où il fut suspendu pas le régime nazi.

(3) Société Jean-Jacques Rousseau, Annales (Volume 09) p. 175

(4) Le nom est dû à son premier propriétaire, Henri de l’Olive, marchand et bourgeois de Paris, qui rend hommage pour ce fief en 1429 au seigneur de Montmorency.

(5) Pour plus de détails sur ce Clos, notamment les noms des propriétaires successifs avant Davillier, voir "Au Village d’Eaubonne" de Renée Thomas, pages 103 et 104 ; et « Eaubonne en 1900 » de Hubert Lamant, pages 31 et 32. Ces deux ouvrages peuvent être consultés dans le Fonds Patrimonial de la Médiathèque Maurice-Genevois d’Eaubonne.

(6) Elisabeth "Sophie" Françoise Lalive de Bellegarde, son nom de jeune fille. Ils se marient à Eaubonne en 1757.

(7) Délibération du 22/02/1929, projet d'acquisition par la ville d'un terrain, lieu dit "Le Village" de 12 375 mètres carrés (entre la rue Cristina-Garcia et la rue Marcuard), destiné à la création de voies nouvelles, construction, d'égouts, agrandissement du groupe scolaire et jardin public. C’est par la suite que sera construit sur cette parcelle le centre culturel « Orange Bleue »

(8) La grange, toujours debout, est un des plus anciens bâtiments existants d’Eaubonne. L’Orangerie fut pendant les années 1930 l’atelier du peintre Félix Jobbé-Duval. Elle est aujourd’hui en attente d’une nouvelle affectation. Le livre de Renée Thomas contient une description détaillée du parc avant 1900.

(9) AD du Lot,  1W 416- série M: administration générale et économie - 3 carnets: 2 répertoires: l'un recensant les  Juifs français, l'autre recensant les Juifs étrangers, plus  un registre recensant l'ensemble des Juifs.

(10) voir délibération du Conseil Municipal du 17 avril 1971

(11) Délibération du Conseil Municipal du 3 avril 1981

(12) Ancien Cimetière, Division 6, Section 4, tombe numéro 19.

Le Clos de l'Olive - avant et après

Clos de l'Olive - chaumière

Au fond du Parc du Clos de l'Olive, un des chemins aboutissait à une chaumière. Elle était située dans l'angle nord-ouest de la propriété (aujourd'hui la jonction de la rue Gabriel-Péri et l'avenue de Matlock).

Cette chaumière a longtemps subsisté derrière un pavillon de la rue Gabriel-Péri. Mais l'ensemble des maisons faisant l'angle avec l'avenue de Matlock est voué à la démolition (2020) pour être remplacé par des résidences

carte postale de 1905 - cote 8Fi550, collection des Archives Municipales d'Eaubonne (AME). Reproduction interdite sauf autorisation de celles-ci.

château du Clos de l'Olive 1908

Le bâtiment du château de l'Olive tel qu'il était du temps où Adorjan et sa femme l'occupait.

Le jardin d'hiver (ici à l'arrière du bâtiment) a été remplacé par un arrondi fermé lors de la restauration de 1970 (voir photo suivante).






carte postale de 1908, cote 8Fi177, collection AME  (DR) 

clos de l'olive reconstruction




Travaux de reconstruction du château au début des années 1970. Même vue que la carte postale ci-dessus. La photo date de 1972, elle a été pris depuis le parking derrière la résidence du Clos de l'Olive. Aujourd'hui un écran de thuyas cache cette vue.





Photo collection AME (DR) cote 3FI824

façade Clos de l'Olive




La façade du château telle que nous la connaissons aujourd'hui. Les rembardes de l'escalier sont d'origine. 

Initialement destiné à devenir la Maison des Arts, ce bâtiment devient au début des années 1980 le conservatoire municipal de musique, et depuis 2010 le Conservatoire à Rayonnement Communal (CRC)









photo, collection AME (DR) cote 3Fi744

orangerie du Clos de l'Olive


L'orangerie du Clos de l'Olive est adossée à la grange du Clos. La grange est sans doute un des plus vieux bâtiments d'Eaubonne, exception faite de l'église Sainte-Marie que l'on voit ici en arrière-plan.

Le peintre Félix Jobbé-Duval s'y installa entre 1931 et son décès à Eaubonne en 1961.

Aujourd'hui ce terrain est en attente d'une nouvelle affectation (2020).

carte postale de 1910. Collection AME (DR) cote 8Fi604